
Quand Lilith va au musée et que
le musée est loin, Lilith prend le train. Quand Lilith prend le train, elle
dort à l’hôtel de la gare, en centre
ville, à côté du musée.
Mais un jour, tout s’est
compliqué.
C’était à Paris, donc pour Lilith
ce n’était pas loin. Il y avait une gare juste devant la Seine et tout contre
la gare, un grand hôtel aussi. Mais il n’y avait pas de musée. En cherchant
bien, on aurait pu en trouver ou en construire un à côté. Et bien non !
Ils ont détruit les deux… pour en faire un musée !


Lilith y était et elle a tout
vu : de l’extérieur, tout paraissait
normal. La façade, comme un décor de quai d’un studio de cinéma, dissimulait à
la vue des touristes penchés sur les bateaux-mouches, les entrailles à moitié
vidées de feu la gare d’Orsay et son « hôtel des
voyageurs ». Son cœur, conservé dans du formol, palpitait encore
au souvenir des annonces de départs et d’arrivées des trains qui scellaient les
séparations douloureuses ou les retrouvailles enflammées de tous ses amoureux
transis. Patiemment lové dans son liquide amniotique, il attendait qu’un savant
fou lui redonne vie.

Pour l’instant, la gare n’était
qu’une carcasse traversée de poutrelles métalliques et de rais de lumière
projetés sur la verrière par un blafard soleil d’hiver.

Son horloge, vue de l’intérieur,
laissait découvrir un mécanisme abandonné, faisant vibrer indéfiniment une
aiguille qui refusait d’avancer. Tel un cerveau dérangé qui se joue et se fout
du respect de l’emploi du temps, l’horloge n’affichait plus jamais cinq
heures, espérant ainsi que, tant qu’elle
resterait endormie, Paris ne se réveillerait plus non plus.


L’hôtel, blotti contre la gare –
son protecteur – ressemblait à une vieille pute découvrant que son fringant mac
d’antan et pourvoyeur de clients affairés, perdus, curieux ou désirants, était
devenu une épave étripée et docile, laissant le soin au premier architecte
venu de lui donner le coup de grâce. Sa liberté retrouvée, la belle tira sa
révérence, en laissant derrière elle ses corridors désormais déserts et ses
bidets gluants.


Les années passant, de guerre
lasse, le cœur de la gare d’Orsay, dans son bocal, cessa de battre et elle
mourut. Mais les fossoyeurs de Paris lui en greffèrent un autre, tout neuf sans
ses souvenirs. Devenue depuis la mémoire des autres, ils ont donc fait d’elle
un musée.

photographies : Lilith Jaywalker (1985)
Bientôt trente ans que, de
nouveau, les corps se frôlent et les respirations s’accélèrent en ses murs, non
plus en courant après un train – aujourd’hui fantôme – mais dans ses salles et
devant des œuvres des deux derniers siècles.

Les symbolistes ne s’y sont vu
dédier qu’une seule salle permanente, aussi Lilith attendait-elle fébrilement
que L’ange du bizarre déploie ses ailes
sur la vieille gare.

Mais si Edgar Poe n’ira pas jusqu’à crier à la trahison, les vrais
amateurs d’étrangetés inquiétantes resteront sur leur faim.
L’exposition consacrée au
« romantisme noir » a les défauts de ses qualités : seulement
trois salles sur huit où se retrouvent – comme parqués – Spilliaert, Redon,
Füssli, Schwabe ou Moreau, et pour accompagner Salomé dans son exhibition de
têtes coupées, une Méduse qui n’en finit plus d’être déclinée. Tout cela au
milieu d’un parcours balisé et didactique qui aura néanmoins le mérite de
nourrir de subtiles frustrations chez les a(in)vertis, et d’ouvrir de sombres
perspectives à d’heureux néophytes.

« L’ange du
bizarre », le romantisme noir de Goya à Max Ernst.
Au Musée
d’Orsay du 5 mars au 9 juin 2013.
C'est bien de la "chance" d'avoir eu un appareil photo en ce lieu-là à cette époque-là !
RépondreSupprimerLes pas de Lilith ne sont jamais guidés par sa chance mais par ses choix,
RépondreSupprimernéanmoins, je vous remercie, Anonyme, de la générosité avec laquelle vous
lui en attribuez volontiers!
Regardez le procès de Orson Welles pour guetter les fantômes de la gare d’Orléans et ses intérieurs hallucinants !
RépondreSupprimerGuetteuse de fantômes dans une gare, voilà un métier que j'aurais aimé faire… Je m'y mets dès demain, cher Pierre. Merci pour la proposition.
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