
« Après les fleurs factices singeant les véritables fleurs, il voulait des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses…

…
Ces plantes sont tout de même stupéfiantes, se dit-il ; puis il recula
et en couvrit d'un coup d'œil l'amas ; son but était atteint, aucune ne
semblait réelle ; l'étoffe, le papier, la porcelaine, le métal,
paraissaient avoir été prêtés par l'homme à la nature pour lui permettre
de créer ses monstres.

Tout
n'est que syphilis, songea des Esseintes, l'œil attiré, rivé sur les
horribles tigrures des caladiums que caressait un rayon de jour. Et il
eut la brusque vision d'une humanité sans cesse travaillée par le virus
des anciens âges. Depuis le commencement du monde, de pères en fils,
toute les créatures se transmettaient l'inusable héritage, l'éternelle
maladie qui a ravagé les ancêtres de l'homme, qui a creusé jusqu'aux os
maintenant exhumés des vieux fossiles !

Elle
avait couru, sans jamais s'épuiser à travers les siècles ; aujourd'hui
encore, elle sévissait, se dérobant en de sournoises souffrances, se
dissimulant sous les symptômes des migraines et des bronchites, des
vapeurs et des gouttes, de temps à autre, elle grimpait à la surface,
s'attaquant de préférence aux gens mal soignés, mal nourris, éclatant en
pièces d'or, mettant, par ironie, une parure de sequin d'almée sur le
front des pauvres diables, leur gravant, pour comble de la misère, sur
l'épiderme, l'image de l'argent et du bien-être !

Et la voilà qui reparaissait, en sa splendeur première, sur les feuillages colorés des plantes ! »

(Huysmans, A rebours)
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